La France et l’Europe face à l’islamisme : un défi intellectuel majeur

Jean Valere Baldacchino

Par Jean-Valère BALDACCHINO, Président du GRAC
– Cercle d’analyse et de recherche géopolitiques

Introduction
Le XXIe siècle est un siècle de grands défis : réchauffement climatique, pollution,
immigration incontrôlée, désertification… Pour la France et l’Europe l’un d’entre eux se
nomme « islamisme ».
Même étant au cœur des actualités, cet extrémisme reste néanmoins mal connu. Qu’est-il ?
Que concerne-t-il ? Quels en sont les acteurs ? Les vecteurs ? D’où vient-il ? Quelles sont ses
conséquences ?
L’islamisme paraît peu aisé à définir, ses contours restent flous : différents courants,
différentes appellations, différents modes opératoires…
Bien que peu clairement saisissable dans son ensemble, rien ne l’empêche de faire peser
sur nos sociétés une menace majeure et constante.
Pour le combattre, la lutte militaire et policière est certes nécessaire mais semble
incomplète. En effet, les actions militaires et policières sont nombreuses (en ce qui concerne
la France, on peut citer notamment les opérations extérieures dont « Barkhane » dans la bande
sahélo-saharienne, ou les opérations menées par les services de renseignement comme la
Direction générale de la sécurité extérieure et la Direction générale de la sécurité intérieure),
elles durent depuis plusieurs années, mais le péril islamiste persiste voire s’accroît. En
complément de ce volet sécuritaire un volet intellectuel est à mettre en œuvre.
Le professeur Suwaidi, auteur d’un livre de référence sur l’islamisme, Le Mirage (2015),
rappelle l’importance d’un tel combat (en l’occurrence, par rapport à son champ d’étude, à
savoir le monde arabe – mais la situation peut se généraliser et s’appliquer à l’Europe : « la
lutte contre les groupes et les organisations auxquels font face actuellement de nombreux pays
arabes ne se limite pas à la sphère des opérations militaires et sécuritaires. Elle est aussi une
guerre prolongée de nature essentiellement intellectuelle qui exige une planification à long
terme, non moins importante – voire même peut-être plus importante que la planification dans
les domaines militaires et sécuritaires. »
Pour solutionner l’islamisme, savoir comment l’affronter, il est notamment nécessaire d’en
saisir la mécanique : son organisation, sa pensée, ses acteurs…. Hakim El Karoui, qui a dirigé
le rapport intitulé La fabrique de l’islamisme (Institut Montaigne, septembre 2018), rappelle
que : « C’est en comprenant les rouages de la machine islamiste que nous pourrons apporter
une réponse au défi qui nous est adressé. »
Le combat intellectuel est un complément indispensable à l’action répressive : agir sans
connaître la pensée (et ses corollaires) de l’ennemi, équivaut à vouloir arriver à un endroit
sans savoir précisément où il se situe et comment l’atteindre. L’efficacité de l’action s’en
trouve donc particulièrement restreinte.
L’objectif pour la France et l’Europe est de réduire l’influence de l’islamisme, de travailler
à développer l’islam dit « pur », fondé sur la tolérance, la raison, la méditation ; d’encourager
aussi, si nécessaire, une évolution de l’islam pour le rendre compatible avec les sociétés
occidentales.

I – A LA RECHERCHE D’UNE DEFINITION DE L’ISLAMISME
L’islamisme est une doctrine, comme le signifie le suffixe « -isme », au même titre que le
« christianisme », le « capitalisme », le « socialisme » ou tout autre courant religieux ou de
pensée. Il s’agit donc de la « doctrine de l’islam ». Il a pour objectif la fondation d’une société
régie par la religion, et qui plus est, une religion interprétée littéralement et manipulée à des
fins de pouvoir, or, met en garde le professeur Suwaidi dans Le Mirage : « La religion n’a
aucun rapport avec les partis politiques. Ceux qui utilisent cette carte représentent eux-mêmes
et non la religion. » Les valeurs prônées sont contraires au respect de la dignité humaine :
inégalité hommes-femmes, lapidation, appels à la mise à mort, communautarisme et rejet de
la différence, intolérances diverses…
Ceci étant dit, définir l’islamisme n’est pas si aisée. Le terme renvoie à une réalité peu
unie, diverse, complexe, comprenant plusieurs courants et manières d’agir…
L’islamisme désigne ainsi (ou du moins est employé pour désigner, peut-être à tort), entre
autres, aussi bien les fondamentalistes musulmans, que les extrémistes musulmans, les
wahhabites, les surouristes, les fréristes ou encore les djihadistes.
Il s’agirait en effet d’un « concept élastique » (Thomas DELTOMBE), peut-être même
« fourre-tout ».
C’est ainsi qu’il s’avèrerait préférable d’employer le pluriel pour parler de l’islamisme :
« les islamismes », comme le suggère Hahkim El Karoui (La fabrique de l’islamisme).
Néanmoins, il ne semble pas gênant d’user du concept large d’« islamisme » au singulier
puisque, de fait, il est englobant. Ce qui peut lui être reproché paraît, du moins pour notre
propos, un avantage.
Toutefois, il serait possible d’unifier les divers courants en y trouvant un caractère
commun fort. Il s’agirait du lien que chacun d’entre eux fait entre la religion et la politique,
ainsi que la volonté de travailler à l’avènement d’une société régie par des règles issues d’une
approche biaisée de l’islam. Il en ressort une religion intolérante, communautariste et agressif.

II – LES ORIGINES DE L’ISLAMISME
L’islamisme trouve principalement son origine dans le frérisme égyptien et le wahhabisme
saoudien, mais également chez les politico-religieux turcs et les révolutionnaires islamiques
iraniens.
Revenons sur quelques dates et évènements clés (la liste est non exhaustive).
Les prémices de l’islamisme dans les années 1920 se situent en Egypte, avec la naissance
en 1928 des Frères musulmans et la pensée de leur théoricien Sayyid Qutb. A son sujet, le
professeur Suwaidi écrit : « Sayyid Qutb, théoricien des frères musulmans, est l’un des
premiers concepteurs des thèses jihadistes de l’islam politique contemporain. Ses œuvres sont
une référence incontournable pour les courants radicaux. » Il rappelle, un peu plus loin :
« Abdellah Azzam, Oussama Ben Laden et Aymen Al-Zawahiri étaient des disciples de la
pensée de Sayyid Qutb. »
Les années 1970 sont marquées par un discours religieux en force remettant en cause les
idéologies nationalistes turque, iranienne et arabe, et se positionnant comme une alternative à
ces dernières.
Le conflit afghan (1979-1989, suite à l’invasion par l’URSS) favorise en Asie centrale le
développement de l’islam politique et donne naissance au djihad armé et international.
Les Printemps arabes de 2011 mènent aux responsabilités nationales des parties politiques
s’inscrivant dans le frérisme.
Enfin, en 2014, il est à noter la restauration du califat par l’Etat islamique.

III – LES ACTEURS ET VECTEURS MAJEURS DE L’ISLAMISME
L’Arabie saoudite
Elle exporte le salafisme grâce à diverses institutions particulièrement influentes telles que
l’Université islamique de Médine qui forme les imams, les prédicateurs et les missionnaires
(80% des étudiants sont étrangers) ; la World Assembly of muslim youth dont l’objectif est la
défense de l’identité musulmane auprès des jeunes ; l’Organisation internationale du secours
islamique : elle mène des actions caritatives auprès des musulmans nécessiteux.

Le frérisme
Il s’inscrit en Europe par un jeu d’actions avant tout sociales et via un réseau continental et
extra-continental peu ou prou construit. Sa stratégie consiste surtout à mobiliser les
musulmans sur les questions d’identité, d’éducation et d’islamophobie, puis à créer des
réseaux divers de cercles, d’associations et de fédérations à différentes échelles, et ce, dans le
but de représenter leur communauté auprès des pouvoirs locaux, nationaux et européens.
En France, par exemple, l’Union des organisations islamiques de France (UOIF) est
aujourd’hui un incontournable concernant, notamment, la lutte contre l’islamophobie.

La Turquie
Elle joue également un rôle majeur dans la diffusion d’un certain islamisme. Son objectif
premier consiste, au travers des organisations religieuses turques, de préserver le lien de la
diaspora avec la communauté et le pays d’origine.
Cette politique de soft power est pilotée par le département des Affaires étrangères de la
Diyanet, institution en charge de l’encadrement de l’islam officiel. Le département contrôle
étroitement les imams que la Diyanet envoie en Europe, ainsi que le réseau « Millî Görus »,
un mouvement politique qui dispose d’un réseau important de mosquées et d’associations à
travers l’Europe.

Le salafisme
Il est le courant islamiste plus influent en Europe. Il s’agit ici, plus précisément, du
salafisme quiétiste. Il se concentre sur le discours religieux et le comportement des fidèles.
L’organisation du salafisme européen est peu pilotée par l’Arabie saoudite, elle est autonome
et disparate, elle connaît d’ailleurs un manque d’unité.

Les médias
Il faut insister sur le rôle central que jouent les médias dans la diffusion de l’islamisme.
Pour ne citer que le salafisme, la diffusion de la doctrine se réalise principalement par les
livres, la télévision et Internet.

Les livres se diffusent aisément grâce à leur gratuité et leur simplicité.
La télévision par satellite est un outil important de propagande en Europe et dans le
monde : Al Jazeera, Iqraa…
Concernant Internet, Suwaidi met en garde : « La presse électronique et les réseaux
sociaux constituent l’un des outils les plus dangereux des organisations jihadistes fanatiques, à
la fois, au niveau du recrutement, de la propagande ou de la diffusion des idées »
Les réseaux sociaux, par exemple, constituent un vecteur de diffusion très puissant. L’outil
le plus redoutable dont disposent les islamistes pour la diffusion de leurs idéologies sont les
réseaux sociaux tels Twitter, Facebook… Ils ont presque le monopole sur les questions
portant sur la foi musulmane.

IV – LES PRINCIPALES CONSEQUENCES DE LA PENSEE ISLAMISTE
Les musulmans influencés par les divers courants islamistes sont minoritaires en France et
en Europe. Toutefois, ce constat ne signifie pas que l’islamisme ne soit sans conséquences, au
contraire : les adeptes sont suffisants en nombre pour semer des troubles. Leur influence
provoque des tensions sociétales en raison de ce qu’elle engendre, surtout une séparation entre
ce qui est musulman et ce qui ne l’est pas. Ce phénomène se traduit notamment par le
communautarisme, l’intolérance…
Le sentiment d’appartenance est renforcé et encouragé, jusqu’à être sécessionniste,
enfermant, et ce, par la mise en place et l’application de distinctions, comme notamment : le
mode vie « halal » (qui est aujourd’hui plus qu’une façon d’abattre un animal, c’est devenu
une manière de vivre), la tenue vestimentaire (le voile, entre autres) ou encore, le
physique (par exemple : le port de la barbe).
Cet enfermement favorise le rejet des valeurs occidentales, la rupture avec la société
d’accueil, la haine, et même, dans sa forme la plus extrême, le terrorisme.

V – QUELQUES PRECONISATIONS CONTRE L’ISLAMISME
Les premiers acteurs, quelles que soient les solutions, doivent être les musulmans euxmêmes. Ils ont la légitimité, ils auront de fait plus d’influence et seront plus écoutés.
Créer un réseau d’imams, de missionnaires et d’intellectuels fins connaisseurs de l’islam et
de l’islam « pur » afin de contrecarrer les discours des islamistes sur leurs propres réseaux
sociaux.
Les intellectuels musulmans doivent poursuivre le développement de leur présence sur
Internet en créant des sites et des comptes sur des réseaux sociaux pour y amoindrir
l’hégémonie des islamistes.
Mettre en place aux niveaux français et européen, une commission travaillant à
l’officialisation d’un islam ancré dans son temps et sans ambages ouvert, fraternel et
généreux.
 Les commissions se composeraient des plus grands spécialistes de l’islam.
 Elles mettraient en exergue les apports de l’islam en termes de solidarité, de fraternité,
de tolérance et de diversité.
 Elles feraient valoir à titre d’exemples des cas comme celui de la Malaisie, étudié par
le professeur Suwaidi dans Le Mirage : « L’un des principes de la réussite du modèle
du développement malaisien est qu’il est basé sur le pluralisme religieux et sur le lien
entre l’islam et la modernité ».
 Les commissions discuteraient les points les plus controversés des textes sacrés en y
trouvant des perspectives renouvelées ou en les supprimant.
 Une couverture médiatique forte de ces travaux serait incontournable pour que l’effet
escompté puisse se produire, et pour cela solliciter aussi bien les télévisions, les radios
que les journaux.
 La publication numérique et papier des résultats de ces commissions (une version
complète et une version synthétique), mise à disposition gratuitement, semblerait tout
aussi importante.
Créer une institution aux niveaux français et européen chargée de contrôler, d’organiser et
de financer le culte musulman, par les autorités étatiques, de type autorité administrative
indépendante (AAI). Cette préconisation va à l’encontre du principe de laïcité, mais elle
mériterait d’être étudiée au regard des enjeux, d’autant qu’il ne s’agirait pas d’aider ou de
favoriser l’islam, mais d’en assurer une vie et un fonctionnement inscrits pleinement dans les
valeurs républicaines et européennes (et par là même s’assurer notamment de la qualité des
prêches), pouvant se réaliser dans un cadre sociétal dont les murs porteurs, qu’on le veuille ou
non, sont le résultat du judéo-christianisme.
Ecrire, diffuser et faire étudier des livres tels que Le Mirage du professeur Suwaidi, ici
souvent cité, ou encore des rapports tels que La fabrique de l’islamisme dont la réalisation été
coordonnée par Hakim El Karoui (ces deux écrits sont particulièrement éclairants – un choix
s’imposait, mais bien d’autres productions mériteraient d’être mises à l’honneur).

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