Kergurioné, le « chef de garde » d’un patrimoine historique

Il était une fois, à trois minutes du Pont de la Trinité-sur-Mer (Morbihan), dans un cadre verdoyant, le long de la rivière de Crash, un authentique domaine. Jadis résidence noble, témoin d’un complot marquant, le château de Kergurioné est devenu aujourd’hui une somptueuse propriété privée, gardienne de l’histoire, occupée par un couple passionné de vieilles pierres. Rencontre.

 

Impact European : D’où vous vient cette passion pour les bâtisses anciennes ?

Le châtelain : Autrefois, mes grands-parents avaient une très belle propriété. J’ai grandi dans de vieilles pierres. Leur passion m’est donc venue très jeune.

Vous rêviez d’avoir une vie de château ?

J’ai toujours été impressionné par mon grand-père. Il appartenait à une famille dite de l’époque haussmannienne. Je voulais marcher dans ses pas et souhaitait que mes enfants vivent la vie qu’il avait eue.

Était-ce une façon de montrer à votre père de quoi vous étiez capable ?

J’avais vingt-sept ans. Pour montrer à mon père que je pouvais faire des choses alors que je n’avais pas encore fini mes études, j’ai acheté un premier hôtel particulier en ruine, proche de Paris. Il comportait seize pièces avec pavillon de gardien, écurie, piscine et serre. Je l’ai entièrement restauré pendant dix-sept ans.

Alors que vous vous apprêtiez à devenir anesthésiste ? Vous en aviez réellement le temps ?

Je suis devenu médecin par hasard. J’ai avant tout suivi des études de formation technique. J’étais censé rentrer au Arts et Métiers à l’école d’architecture de Strasbourg. Cette année-là, ma mère a dû subir une intervention. C’est là que j’ai dit à mon père que je ferai médecine. J’ai été cardiologue, anesthésiste réanimateur, puis j’ai cofondé l’association pour les urgences médicales de Paris. Mes journées étaient de 20 heures. Aussi, comme je dormais peu, j’ai pu consacrer tous mes week-ends à la restauration. La maladie des vieilles pierres est devenue au fil des années extrêmement aigue.

Serait-ce vous qui avez rénové de vos mains Kergurioné ?

Oui, pour une grosse partie et ce pendant dix ans, grâce à ma formation technique. J’ai fait toutes les salles de bain du château, car il y a trente ans, personne en Bretagne ne savais tailler de la marqueterie de marbre. C’est quelque chose de très particulier. Créer, réaliser, restaurer a toujours été une passion et un passe-temps.

Qu’est-ce qui vous a alors décidé avec votre épouse, à acheter Kergurioné ?

Ma femme étant originaire de Bretagne, nous avions en tête d’y acheter un jour quelque chose. Nous avions sollicité sans de véritables objectifs un limier dans une recherche que nous pensions improbable : celle de nous trouver une propriété dans le golfe du Morbihan, avec les pieds dans l’eau, sans dépasser un certain budget. Nous étions loin d’imaginer qu’il reviendrait vers nous aussi vite. À peine huit jours après, il nous informait qu’il avait ce qu’il nous fallait. Quelque peu piégés avec mon épouse devant sa rapidité de prospection, nous sommes allés visiter la propriété d’une vingtaine de pièces qu’il nous avait trouver à la Trinité-sur-Mer.

C’était donc Kergurioné. Et vous en êtes tombés immédiatement sous le charme ?

Nous étions en 1985. Lorsque j’ai vu les boiseries du grand salon, je me suis dit : « ce n’est pas possible. Les gens ont un trésor sous les yeux et ils ne le voient même pas ! » Nous nous sommes consacrés avec un peu d’inconscience à Kergurioné en laissant libre court à notre imagination et en délaissant notre première propriété que nous avons par la suite vendu. On y a fait pour exemple des chambres de style Louis XIII, Louis Philippe, Hollywood, Italienne et une salle de bain moresque…

Vous vous êtes engagés avec votre épouse dans un projet dantesque …

Oui. Nous avions déjà une propriété qui nous suffisait très bien et dans laquelle nous avions beaucoup investi. À l’époque, je n’étais qu’anesthésiste. Mes économies représentaient à peine ce qu’il fallait pour acheter Kergurioné. Aussi, il me fallait faire un emprunt. En 48 heures, j’ai réussi à obtenir le plus gros prêt du département de l’Essonne pour une résidence secondaire. Rappelons qu’à l’époque, les taux étaient de 18,5% …

Que signifie Kergurioné ?

Le village de la vérité.

Quelle en est son histoire ?

Dans l’ancien château, dont les ruines sont toujours présentes, s’est déroulé un événement qui a marqué l’histoire locale et celle de la Bretagne. Il s’agit de la conspiration de Pontcalec en 1719. Il s’agissait de la tentative de soulèvement contre l’impôt à laquelle plusieurs nobles crac’hois prirent part. En 1820, il y eu un incendie qui a presque tout ravagé. Le nouveau château a donc été construit de 1840 à 1870 par un membre de la famille Martin qui, de fil en aiguille, est devenu Martin de Kergurioné. Dans un des salons se trouve une immense cheminée où se côtoient les fleurs de Lys et les Hermines, avec sur son linteau, les armes des ducs de Bretagne « Plutôt mourir que trahir. » (Combat entre l’hermine et le renard)

Qu’est-ce que cela vous fait d’habiter un lieu marqué par un tel passif ?

Cela recrée des racines. Cinq générations ont bénéficié de mon « action » : mes grands-parents, mes parents, moi-même, mes enfants et actuellement mes petits-enfants. J’espère qu’ils s’en souviendront.

Quelles sont les familles qui ont vécu à Kergurioné ?

Des petits seigneurs de province, à la suite d’alliances. Il y a eu d’abord les Coué qui siégeaient au parlement de Bretagne, puis les Quirisec. Bien après, il y a eu les Talleyrand Périgord et les Martin.

Quelle est la particularité du château ?

Au-delà de sa tourelle intérieure renfermant un escalier à vis et ses grilles aux armatures entrecroisées protégeant les fenêtres dans les ruines du vieux château, ce sont les magnifiques boiseries d’origine du grand salon qui datent de Louis XIV. Elles font 4,50 mètres de haut pour 36 mètres de développé. Par la finesse de leurs faces, on comprend que leur travail est parisien. Le marquis de Poncallec qui vivait à la cour, a sans doute été inspiré par l’art de Louis XIV et a ainsi apporté un peu de magnificence en province. Ces boiseries étaient dans l’ancien château. C’est ce qui a fait que nous avons acheté la propriété. Nous les avons fait restaurer pendant un an dans des ateliers des Monuments Historiques en Anjou, puis nous les avons fait classer au Monument Historique de Bretagne.

Malgré sa taille, le lieu semble être à échelle humaine…

En effet. Dès que l’on se trouve en son intérieur, on ressent l’art de vivre ambiant de l’époque. Chaque pièce permettait de cheminer au fil de la journée, en fonction de son activité sociale et de la luminosité extérieure.

En le rachetant et le rénovant, vous avez donc permis à ce patrimoine oublié de retrouver ses lettres de noblesse ?

On peut dire ça.

Mais pourquoi alors le public ne peut-il pas le visiter ?

C’est une décision que nous avons prise avec mon épouse. Toutefois, nous avons souhaité faire profiter des gens de son décor exceptionnel en y ouvrant les salons à l’occasion de mariages. 50 000 personnes ont ainsi pu profiter du décor de Kergurioné.

Qu’en est-il du parc de 8 hectares ?

Il est naturel avec un ordonnancement dont nous bénéficions que maintenant alors qu’il date de plus de 150 ans. Par diversité importante, il représente un certain patrimoine botanique dans lequel on trouve des palmiers, des séquoias géants, des hortensias, des rhododendrons, des cèdres du Liban, des hêtres pourpres… Une petite chapelle datant de la fin du XIXème siècle dédiée à Sainte Anne ainsi qu’une tour trapue très rare en Bretagne, faisant office de guet font également partie du décor. Nous avons aussi restructuré le parc en créant 1 Km de routes dans la forêt. En 2004, le congrès des parcs et jardins qui s’est tenu dans nos murs a dit de Kergurioné que c’était « une perle dans son écrin. »

Aucune subvention vous est apportée ?

Aucune. L’édifice n’est pas classé. Seules les boiseries le sont. Elles ont pu bénéficier d’un support de l’Etat à hauteur de 50% ; Nous avons dû clôturer la propriété par 2 Km de mur. Plus de 2500 tonnes de pierres ont été utilisées pendant dix ans par des maçons pour le fabriquer. En revanche, nous avons obtenu le label de la Fondation du Patrimoine ainsi que celui des Parcs et Jardins de Bretagne.

Qu’est-ce qui vous motive alors aujourd’hui à vendre ce havre de paix ?

Parce que toute bonne chose a une fin. Nous y avons été très heureux. Mes enfants ne sont pas intéressés pour le reprendre. J’ai soixante-douze ans. Rester avec une maison de 1000 mètres² et un parc de 8 hectares qu’il faut vérifier toutes les cinq minutes, n’est plus souhaitable. Comme on dit en Bretagne, « maintenant, nous allons réduire la voilure » et reprendre avec mon épouse quelque chose dans la région qui ne représentera plus une charge physique.

  

  

 

 

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